C.E., 19 octobre 1962, Sieurs Canal, Robin et Godot

(Rec., p. 552)

(Assemblée plénière. - Req. n 58.502. - MM. Poignant, rapp. ; Chardeau, c. du g. ; MMes Chareyre et Martin-Martinière, av.)

Requête des sieurs Canal (André), Robin (Marc), Godot (Daniel), détenus à la prison de la Santé, tendant à l'annulation pour excès de pouvoir de l'ordonnance n 62.618 du 1er juin 1962 instituant une Cour militaire de Justice ;

Vu la loi n 62.421 du 13 avril 1962 ; l'ordonnance du 31 juillet 1945 et le décret du 30 septembre 1953 ; la loi du 4 août 1956 ;

Sur la fin de non-recevoir opposée par le ministre de la Justice et le ministre des Armées :

*1* Considérant que l'article 2 de la loi du 13 avril 1962 adopté par le peuple français par la voie du référendum, autorise le Président de la République à arrêter par voie d'ordonnance ou, selon le cas, de décrets en Conseil des ministres, toutes mesures législatives ou réglementaires relatives à l'application déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 ; qu'il résulte de ses termes mêmes que ce texte a eu pour objet, non d'habiliter le Président de la République à exercer le pouvoir législatif lui-même, mais seulement de l'autoriser à user exceptionnellement dans le cadre et les limites qui y sont précisées, de son pouvoir réglementaire pour prendre, par ordonnances, des mesures qui normalement relèvent du domaine de la loi; qu'il suit de là que l'ordonnance attaquée du 1er juin 1962, qui a été prise en application de l'article 2 de la loi du 13 avril 1962, conserve le caractère d'un acte administratif et est, susceptible, comme tel, d'être déférée au Conseil d'Etat par la voie du recours pour excès de pouvoir ;

Sur la recevabilité de l'intervention des sieurs Bonnefous, Lafay, Plail, Jager et André :

*2* Considérant que les sieurs Bonnefous, Lafay, Plait, Jager et André ont intérêt à l'annulation de l'ordonnance attaquée et que, par suite, leur intervention est recevable ;

Sur les conclusions de la requête tendant à l'annulation de l'ordonnance du 1er juin 1962 instituant une Cour militaire de justice ;

Sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête :

*3* Cons. que si l'article 2 de la loi du 13 avril 1962 précité a donné au Président de la République de très larges pouvoirs en vue de prendre toutes mesures législatives en rapport avec les déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 relatives à l'Algérie et si de telles mesures pouvaient comporter, notamment, l'institution d'une juridiction spéciale chargée de juger les auteurs des délits et des infractions connexes commis en relation avec les événements d'Algérie, il ressort des termes mêmes aussi bien que de l'objet de la disposition législative précitée, que l'organisation et le fonctionnement d'une telle juridiction ne pouvaient légalement porter atteinte aux droits et garanties essentielles de la défense que dans, la mesure où, compte tenu des circonstances de l'époque, il était indispensable de le faire pour assurer l'application des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 ;

*4* Cons. qu'il ne résulte pas de l'instruction que, eu égard à l'importance et gravité des atteintes que l'ordonnance attaquée apporte aux principes généraux du droit pénal, en ce qui concerne, notamment, la procédure qui y est prévue et l'exclusion de toute voie de recours, la création d'une telle juridiction d'exception fût nécessitée par l'application des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 ; que les requérants sont, dès lors, fondés à soutenir que ladite ordonnance, qui excède les limites de la délégation consentie par l'article 2 de la loi du 13 avril 1962, est entachée d'illégalité ; qu'il y a lieu, par suite, d'en prononcer l'annulation ; ...Intervention des sieurs Bonnefous (Raymond), Lafay (Bernard), Plait (Ande) Jager (René) et André (Louis) admise ; annulation de l'ordonnance).